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Démocratie et environnement

 
 

Texte extrait du mensuel Silence, n°229, mars 1998, p. 31. Il peut être librement reproduit sous réserve d'en indiquer la source (le mensuel bien sûr).


 

Si l'on a tant de mal à mettre en pratique des solutions aux problèmes écologiques, c'est avant tout parce que la démocratie n'existe à aucun niveau, local, national ou mondial.





Beaucoup d'écologistes et d'experts de la Banque Mondiale ont réduit le développement durable à des problèmes techniques : réfrégirateurs sans CFC, agriculture biologique, énergie solaire. Parce que dans ces domaines, il est facile de fournir des conseils et de vendre des techniques.
Prenons l'exemple de la Révolution Verte. Dans les années soixante, alors qu'elle souffrait d'une grave sécheresse, l'Inde prit conscience qu'elle négligeait son agriculture. Immédiatement, on lança une politique visant à accroître la production. On encouragea l'utilisation de variétés à hauts rendements stimulées par des engrais chimiques. Et on fut récompensé de sa peine. Grâce à la Révolution Verte, on put nourrir une multitude de gens. L'Inde se suffisait à elle-même. Sans cela, elle n'aurait pas pu s'opposer, sur la question des réfugiés du Pakistan oriental, au grand fournisseur d'aide alimentaire de l'époque, les Etats-Unis. Et le Bangladesh n'aurait pas été créé.

Mais bientôt la démocratie indienne allait constater qu'en augmentant la production alimentaire, on pouvait remplir des entrepôts sans pour autant remplir l'estomac des pauvres. Au cours de la sécheresse qui sévit de nouveau dans les années soixante-dix, on mit en place des programmes de soutien à l'emploi pour permettre aux pauvres parmi les pauvres d'avoir quelques sous pour survivre. Depuis, la sécheresse a encore frappé le pays mais les Indiens n'ont pas connu la famine.
Par contre, ils n'ont pas encore pris conscience des conséquences de la Révolution Verte sur le plan de la santé et de l'environnement. Elle cause beaucoup de dégâts à l'environnement, mais on n'a pas cherché à développer en même temps des types d'agriculture à la fois productive et respectueuse de la nature. Ici, la démocratie indienne n'a pas joué son rôle : l'Etat, dont dépendaient tous les agronomes et tous les médecins, a toujours refusé d'admettre les dangers que pouvait comporter l'usage des engrais pour le maintien de la fertilité des sols et le caractère nocif des pesticides sur la santé humaine. Maintenus dans l'ignorance de ces choses, notamment par la bureaucratie et par les institutions de l'Etat qui sont largement dépourvues d'esprit démocratique, les gens n'ont même pas tenté de résoudre ces problèmes.

Pour que les gens soient capables d'apprendre et de rectifier leurs façons de procéder, il faut que la pratique démocratique ne se limite pas à élire les hommes politiques qui vont diriger le pays. On doit aussi encourager le débat et la réflexion en diffusant librement l'information, en laissant les gens s'exprimer sans crainte et s'organiser pour une action citoyenne. Parfois, il faudra encore aller plus loin, et des pratiques démocratiques devront s'instaurer au sommet de l'Etat jusqu'au ras des pâturages. Ici aussi, l'Inde a échoué. C'est pourquoi l'herbe est aujourd'hui si maigre dans ses pâturages.
Parlons également des forêts. Il faut à la fois les exploiter et les conserver. Cela est vrai aussi bien du point de vue de l'économie du pays en général que de la vie des populations démunies qui habitent à leur périphérie ou à l'intérieur. Il ne faut pas croire qu'au ministère de l'environnement, le ministre ou le bureaucrate va pencher en faveur de ces gens. Souvenons-nous du mouvement Chipko, au début des années soixante-dix. C'est là que nous avons compris combien il importe que les décisions soient prises à l'échelon local. L'Inde a connu des succès retentissants parce qu'elle n'est pas assez démocratique. Son système bureaucratique, créé par l'ancien pouvoir colonial, reste en place avec un esprit ausi colonial qu'auparavant. Il imprègne si fortement les élites du pays qu'elles ne se rendent même pas compte des vrais problèmes. Il faudrait passer à la moulinette l'administration indienne, incompétente et apathique, la direction des forêts, les bureaucrates qui s'occupent de l'eau ou d'autre chose, et en faire du compost. Sinon, le noyau dur des politiciens et des fonctionnaires ne bougera pas, et l'Inde restera immobile sur ses fondations. Notre tâche est donc de faire naître dans la société des organisations de base dans un esprit participatif et démocratique.

Beaucoup de problèmes environnementaux communs apparaissent et perpétuent tout simplement parce que la pratique démocratique n'existe pas au niveau mondial. Les Etats-Unis, l'Inde, et bien sûr d'autres pays, sont sans doute des démocraties électives au niveau national. Mais les discussions portant sur les questions de l'environnement, comme le réchauffement de l'atmosphère, ont lieu dans le cadre d'assemblées peu structurées où sont représentés les gouvernements nationaux. Et si un Indien, un Bangladeshi ou un Maldivien disparaît du fait de l'élévation du niveau des mers, est-ce que cela affectera vraiment le gouvernement des Etats-Unis ? Dans ces négociations qui ne sont pas sans conséquences économiques pour les Américains, ce gouvernement exigera des contre-parties, et il n'acceptera pas le coût élevé des conséquences de ce phénomène pour les populations côtières démunies dans des pays marginalisés. S'il y avait des structures démocratiques au niveau mondial, les gens du Bangladesh auraient le droit d'empêcher les citoyens américains de profiter de la terre entière au point que l'existence même de leur pays est menacée. Toutes ces parlottes à propos de "la Terre, notre Mère à tous" resteront sacrément creuses tant qu'un droit démocratique de cette nature ne sera pas reconnu et qu'il n'aura pas véritablement force de loi. Pour garantir le long terme, il faut absolument renforcer toujours plus la pratique démocratique au niveau national et la renouveler au plan local et au plan mondial.

Anil AGARWAL
(octobre 1996)

 

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